L’animal, objet sensible
Une des ruptures généralement mentionnées dans les ouvrages qui traitent de la question animale s’inscrit dans l’émergence de la conception de l’animal-machine. Attribuée à Descartes pour certains, aux cartésiens plus dogmatiques que leur maître pour d’autres (Larrère, 2010), quoi qu’il en soit, cette conception a marqué et marque encore les sciences de la vie, fondamentales et appliquées.
- 1 Lettre au marquis de Newcastle. In Descartes, 1937, œuvres et lettres, La Pléiade, pp. 1254-1257.
6Dans sa lettre au marquis de Newcastle de 16461,
Descartes avance deux arguments majeurs pour justifier que l’animal ne
soit pas un sujet au même titre que l’Homme. Le premier relève de
l’absence de langage, le second de son imperfection qui en fait un être
mortel contrairement à l’humain. Descartes, dans sa démonstration,
s’appuie plus sur des croyances que sur un véritable raisonnement pour
étayer ses conclusions. Les deux démonstrations qu’il développe pour
confirmer son hypothèse présentent en effet trois erreurs logiques
notables. (1) Il déclare d’une part que si le langage implique
l’existence de la pensée, en conséquence « les bêtes ne parlent point
comme nous, est qu’elles n’ont aucune pensée » alors que la contraposée à
la première proposition aurait dû être que l’absence de pensée implique
l’absence du langage. (2) Il ajoute « Et on ne peut dire qu’elles
parlent entre elles mais que nous ne les entendons pas ; car, comme les
chiens et quelques autres animaux nous expriment leurs passions, ils
nous exprimeraient aussi bien leurs pensées, s’ils en avaient. »
Peuvent-elles donc parler dans la mesure où elles expriment des
passions ? L’ambiguïté du raisonnement réside ici dans le fait de parler
de langage pour l’expression de passions et de pensées, tout en
considérant l’expression des passions comme n’appartenant pas au
langage. (3) Il s’appuie sur un syllogisme pour démontrer le caractère
mortel de l’animal que nous pourrions traduire ainsi :
-
seuls des êtres parfaits peuvent être immortels,
-
certains animaux sont imparfaits,
-
donc les animaux sont mortels.
7Au-delà
des jugements de valeurs et des croyances qui fondent le raisonnement,
imprégnés des conceptions religieuses de l’époque, Descartes, en
attribuant à tous les animaux les propriétés de la prémisse mineure le conduit à un sophisme.
8Bien
que l’animal ne soit pas un sujet pour Descartes, celui-ci ne nie pas
pour autant sa sensibilité mais l’assimile aux autres phénomènes
physiques (Pignataro, 2005). Il verrait plutôt l’animal comme objet,
mais objet sensible.
- 2 Op. cit.
- 1 Descola distingue quatre conceptions ontologiques de notre vision du vivant sur la base de la physi (...)
9Si
Descartes considère l’homme similaire à l’animal, ça n’est qu’au
travers de sa physicalité. (« Je pense que tous les corps sont faits
d’une même matière, et qu’il n’y a rien qui fasse la diversité entre
eux, sinon que les petites parties de cette matière qui composent les
uns, ont d’autres figures, ou sont arrangées autrement, que celles qui
composent les autres2 »).
L’homme se distingue de l’animal par l’existence de la pensée qui fait
de lui un sujet, non soumis à ses passions, c’est-à-dire à sa nature. En
plaçant le sujet hors de la nature, il affirme un dualisme entre la pensée et le corps (Chapouthier, 2009) qui s’inscrit dans la conception naturaliste1 de notre société occidentale (Descola, 2006).
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